• Redonner du sens au travail

    La société contemporaine glorifie le travail. Quelle que soit l'activité exercée, dans la plupart des cas, ceux qui travaillent beaucoup et rapidement sont valorisés et présentés comme exemples à suivre. Les employés les plus performants ont souvent droit à des avantages (avancement, augmentation de salaire, etc.). À l'inverse, ceux qui sont un peu moins efficaces que la moyenne se voient soumis à une pression importante et craignent parfois pour leur emploi. Il est évident qu'un travail est à la base de toute chose ; il est donc bien fondé de le considérer à sa juste valeur. Mais, dans le monde contemporain, est-ce vraiment le travail d'une personne que l'on valorise ?

    En réalité, la société a confondu depuis bien longtemps les notions de travail et d'emploi. La notion de travail renvoie nécessairement à une profession parfois exercée à titre indépendant mais qui l'est le plus souvent au service d'un employeur. La conséquence malheureuse de cette confusion est que, bien souvent, la seule chose importante aux yeux de la société, c'est l'emploi. Tout le travail effectué en dehors du cadre d'une profession officialisée n'est que secondaire.

    Une profession, pour être reconnue comme telle, implique un ou souvent plusieurs diplômes, un titre officiel et donc une reconnaissance par l'État. Un travail a-t-il besoin de tout ceci pour être utile et mériter reconnaissance ? Certainement pas. Le travail effectué à titre personnel n'a pas de valeur marchande ; il ne vaut pourtant pas moins qu'un travail rémunéré, bien au contraire. Les personnes qui préparent elles-mêmes leurs repas plutôt que de diner hors de chez elles ; celles qui passent du temps à s'occuper de leurs enfants, petits-enfants, des enfants de leurs amis… plutôt que les confier à des garderies ; celles qui prennent soin de leur habitation, de leur potager ou de leur roseraie ; celles qui s'investissent pour animer la vie de leur village ou quartier… tout ceci est du travail, qui a au moins autant de valeur que n'importe quel travail rémunéré.

    Ici se trouve le nœud du problème : la valeur du travail. La société se moque bien de la valeur que peut avoir un emploi, ce qui compte pour elle est que chaque personne en ait un. Être sans emploi est tout de suite perçu comme une situation anormale, problématique, à laquelle il faut remédier au plus vite. Pourtant, nombre de gens sans emploi fixe se rendent bien plus utiles à la collectivité que le travailleur moyen. Créer des emplois est perçu comme un acte nécessairement positif, ce qui fait que l'argument de la création d'emplois a souvent un effet massue qui passe dans l'ombre tous les autres aspects à étudier lors, par exemple, de l'installation d'une nouvelle entreprise ; quand bien même que ces emplois créés n'amènent souvent qu'à la disparition d'autres emplois ailleurs (emplois souvent plus agréables et riches d'un savoir-faire). En fait, la société en est arrivée au point de sacraliser le travail, sans se soucier de sa nature et de son intérêt.

    Un autre problème réside dans la spécialisation à l'excès. Un nombre croissant d'emplois se limitent à quelques tâches très précises et répétitives. Ceci profite à l'employeur, car la spécialisation augmente la productivité ; mais l'employé serait certainement intéressé à faire d'autres activités durant ses quarante-deux heures hebdomadaires. Dans la même optique, il est difficile de combiner dans le monde professionnel deux activités totalement différentes l'une de l'autre. Une personne a une profession qui est inscrite dans les documents officiels ; sa personne est liée à cette «fonction», ce à quoi elle sert à la société. Pourtant les humains sont des êtres polyvalents, ils sont heureusement capables de s'adonner à toutes sortes d'activités. Bien entendu, certaines personnes apprécient de s'engager profondément dans un travail donné, mais ce n'est pas le cas de tout le monde ; pourtant la société est organisé autour du principe de base «une personne, un travail»…

    Mais alors, avec tant de défauts, pourquoi continue-t-on dans cette voie ? C'est bien simple : peu de gens osent imaginer autre chose… ce qui est normal tant la société pousse ses membres à aller dans son sens. Parce que l'«on a toujours fait ainsi» (ce qui est d'ailleurs incorrect, par le passé de nombreux hommes travaillaient de manière bien plus polyvalente et plus libre qu'aujourd'hui) ; et aussi parce que le système scolaire pousse à la spécialisation. L'école pousse les élèves à favoriser un domaine au détriment des autres, ce qui n'est pas idéal : un élève peut très bien s'intéresser à la physique tout en appréciant le travail du bois. Or le système actuel ne le permet pas : pour étudier la physique, cet élève devra fréquenter le collège et devra pour ce faire renoncer à ses talents d'artisan. Si par contre il choisit la voie d'un apprentissage chez un ébéniste, il lui sera difficile d'approfondir ses connaissances scientifiques. Une autre élève, fascinée par le monde des chemins de fer, décide de s'engager sur cette voie et de suivre une formation de pilote de locomotive. En quittant l'école, elle n'aura jamais eu l'occasion de découvrir la philosophie, qui aurait pourtant certainement pu la passionner ; elle aura donc été forcée d'y renoncer de par sa formation professionnelle, et non par désintérêt pour la philosophie.

    Que faire direz-vous… il est vrai que changer la société n'est pas une chose facile. Le plus important est de revoir notre façon de penser et surtout de convaincre le plus de monde possible d'en faire autant : sans changement des mentalités, il est très difficile de sortir de ce système.  Il faut désacraliser l'emploi et oser sortir du cadre économique. Travaillons d'abord pour nous-mêmes, nos familles et nos amis. Ce que nous faisons nous-mêmes ne rapporte certes pas de salaire, mais c'est autant de travail que nous n'aurons pas à monnayer à d'autres. Il faut oser imaginer d'autres manières d'organiser le travail : s'associer plutôt que de travailler pour un employeur, proposer ses services à son entourage… Et surtout, redécouvrir la gratuité : il faut en finir avec la pensée du «tout travail mérite salaire» et limiter autant que possible la monétisation de notre quotidien.

    Le monde reste à réinventer…

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